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Voilà bien longtemps que je n’avais pas écrit un billet sur l’actualité des VEO.

Depuis celui de la Une de Libération je crois bien. Après le vote au Sénat, hier, de la loi interdisant (enfin !) le recours à la Violences Educative Ordinaire, et après avoir passé un temps certain à lire les commentaires que la nouvelle suscite sur les réseaux sociaux, je viens partager ici quelques constats.

Constat n°1 : la loi devance l’opinion

Je n’ai aucune compétence en droit, mais il me semble qu’il y a différents types de lois (si vous en voyez d’autres, n’hésitez pas à apporter votre éclairage) :

  • celles qu’on édite après une succession d’événements afin de les réguler (sécurité routière par exemple)
  • celles qu’on édite pour être en cohérence avec les avancées scientifiques (loi anti-tabac par exemple)
  • et celles qu’on édite pour impulser un changement social, sur le plan de l’éthique et des droits de l’humain : accorder un droit jusqu’à alors inexistant (mariage homosexuel, IVG….) ou encore interdire une pratique jusqu’alors considérée comme autorisée (violences conjugales, abolition de la peine de mort….)

Cette nouvelle loi sur la Violence Educative Ordinaire est à la fois une loi visant à se mettre en cohérence avec les avancées scientifiques et une loi visant à impulser un changement social. Et par relation de cause à effet, elle aura pour conséquence, à terme, de réguler les comportements.

Avancées scientifiques, car on ne peut plus aujourd’hui ignorer les découvertes récentes des neurosciences sur le cerveau et notamment, le cerveau des enfants. Ainsi que l’impact majeur de toute forme de violence sur le développement de l’humain. Ne pas légiférer actuellement sur la Violence Educative Ordinaire reviendrait à adopter délibérément une position de déni scientifique total concernant les conséquences à court, moyen et long terme de la Violence Educative Ordinaire.

A titre de comparaison, il serait tout aussi aberrant de dire que malgré toutes les découvertes de la science sur le cancer, on va continuer à le traiter et à l’envisager selon les connaissances de 1920. Tout le monde trouverait ça scandaleux et exigerait une mise à jour des protocoles…et des lois relatives. L’éducation, elle, échappait encore complètement à cette logique.

Changement social, car il s’agit de reconsidérer totalement la place de l’enfant dans la société. Jusqu’alors, le « droit de correction en famille » faisait des enfants, la seule partie de la population pour laquelle l’usage de la violence était admis, et même revendiqué comme nécessaire. Il fallait atteindre un degré de violence assez élevé pour reconnaître une situation de maltraitance nécessitant une intervention extérieure. En dessous de ce seuil, le postulat était que chacun était libre d’éduquer son enfant comme il le voulait.

Par ces deux caractéristiques, cette loi anti VEO devance l’opinion : elle affirme aujourd’hui l’interdiction du recours aux fessées, claques, gifles, tirages d’oreilles, tapes sur la main, enfermements, isolements, douches froides, humiliations, menaces, et plus généralement toute forme de violence physique ou psychologique.

Or, actuellement en France, 85% des enfants subissent ponctuellement ou régulièrement ces méthodes. Un enfant sur deux est frappé avant l’âge de deux ans, et les trois quarts avant l’âge de 5 ans.

Il était temps, je crois, que l’Etat prenne ses responsabilités et mette un terme à tout ça. Quitte à se heurter aux protestations d’une grande majorité de la population.

Constat n°2 : sur les réseaux sociaux, les réactions sont vives

L’argument qui revient le plus souvent est la liberté de chacun-e d’éduquer ses enfants comme il-elle l’entend.

A mon sens, cela questionne fortement la place de l’enfant dans notre culture. Avant d’être un humain avec des droits fondamentaux que sont la sécurité et l’intégrité de son corps et de son esprit, il s’agit d’un être sur lequel les adultes revendiquent le droit d’avoir la main mise. L’enfant est une possession, avec laquelle on doit pouvoir faire ce que l’on veut sans que personne ne puisse remettre en question les méthodes choisies.

Est-il utile de préciser que ce postulat, appliqué entre adultes, est tout à fait inenvisageable ?

Cette notion de possession, récurrente dans les débats sur les VEO, me dérange profondément. Oui, l’enfant a des parents. Mais cela ne signifie pas que ces parents sont propriétaires de cet enfant et qu’ils doivent être tous puissants avec lui. Les parents sont les guides de l’enfant, pas leurs maîtres. Les enfants sont des individus qui, dès leur naissance, ont le droit à la liberté, au respect et au libre-arbitre.

Cette discrimination systématique des enfants dans leurs droits, du fait de leur âge, porte un nom : l’âgisme, ou domination adulte. J’aime citer pour illustrer ce terme, la chronique de Charlotte Debest pour la revue Nouvelles questions féministes en 2016, au sujet du livre La domination adulte d’Yves Bonnardel :

« Quel type de régime se caractériserait par l’imposition d’horaires pour manger, dormir et travailler, par le contrôle de ses fréquentations et de son emploi du temps, par l’impossibilité de saisir la justice, par l’interdiction de conduire un véhicule, par l’interdiction de voter et d’être représenté politiquement, par l’obligation de demander la permission pour tout et n’importe quoi – aller aux toilettes, parler, se taire – par l’impossibilité sans accord d’une tierce personne de sortir de chez soi, par l’obligation d’habiter à tel endroit avec telles personnes plutôt que dans tel autre avec telles autres, par l’interdiction d’avoir une indépendance économique et donc de pouvoir subvenir à ses propres besoins ? Un régime dictatorial ? Un régime esclavagiste ? Un régime totalitaire ? Certes, mais c’est aussi le régime de l’enfance qui se caractérise par ces différentes obligations et négations des droits fondamentaux de l’être humain. Telle est la claque intellectuelle qu’il faut être prêt·e à se prendre lorsque l’on se met à lire l’ouvrage d’Yves Bonnardel. Ce livre dérange à bien des égards, puisqu’il vient titiller cet impensé généralisé du statut de l’enfance, c’est-à-dire de la construction politique d’une catégorie de la population privée de droits… pour son bien ! Le dérangement est peut-être d’autant plus grand pour celles et ceux qui assurent lutter contre tous les types de domination, et qui en avaient omis une. »

En revendiquant leur liberté d’éduquer comme ils l’entendent, les adultes oublient ainsi le droit des enfants à vivre, notamment, dans la sécurité et l’intégrité. Ils luttent ainsi contre la reconnaissance des droits fondamentaux des enfants. Mais pas que.

Constat n°3 : les adultes luttent aussi contre leur propre histoire.

Le deuxième argument qui revient le plus souvent est celui à travers lequel les adultes d’aujourd’hui remercient leurs parents de les avoir élevés avec ces méthodes. Les deux affirmations récurrentes qui accompagnent cet argument sont :

Je ne suis pas traumatisé-e

Rien n’est moins sûr. Qu’est-ce, sinon un signe clair de trauma, d’avoir intégré de façon si puissante et absolue qu’il est permis, voire nécessaire, de frapper, humilier, menacer, soumettre un être humain dont la condition physique et l’immaturité le placent dans l’incapacité absolue de se défendre ?

Les neurosciences aujourd’hui expliquent très bien ce phénomène : face à une telle souffrance du petit enfant, le cerveau pour survivre n’a d’autres choix que de se convaincre que ces violences subies étaient légitimes. Sinon, comment vivre avec l’idée que les personnes censées nous aimer le plus au monde et assurer notre protection puissent, dans le même temps, nous faire autant de mal ?

Il ne faut pas confondre fessée et maltraitance

Voilà à mon sens le coeur du problème, et la raison majeure qui élève tant d’adultes contre ces lois : les violences éducatives encore utilisées aujourd’hui ne sont pas intégrées comme étant des violences et sont, au contraire, perçues comme des méthodes bénéfiques et éducatives.

Pourrait-on imaginer qu’une personne élevée sans violence puisse un jour dire « je crois que j’aurais préféré être violenté-e pour comprendre ça. Ça aurait été plus bénéfique pour moi ». Evidemment non.

L’inverse pourtant, est vrai pour beaucoup d’adultes. Les violences reçues étaient nécessaires et bénéfiques. D’où leur nom d’ailleurs : Violences Educatives Ordinaires.

Educatives, car elles permettraient de corriger le comportement de l’enfant et de lui transmettre les valeurs morales indispensables à la vie en communauté, le respect en tête.

Ordinaires, car elles sont totalement banalisées, voire encouragées. Utilisées dès le plus jeune âge, elles deviennent pour l’enfant le baromètre de ce qui est acceptable dans une relation adulte/enfant et, plus généralement, dans les relations humaines.

Ce conditionnement empêche alors, plus tard, de réaliser que frapper, humilier ou menacer pour apprendre le respect est une pratique dénuée de sens. Puisque les coups, les humiliations et les menaces sont, par définition, des pratiques irrespectueuses.

Les enfants grandissent donc, pour la majeure partie d’entre eux, dans cette incohérence constante des adultes qui souhaitent ardemment transmettre des valeurs louables, mais le font par le biais d’actions qui elles ne le sont pas. Non pas que les adultes soient mauvais : ils sont tout simplement conditionnés à ce fonctionnement car c’est le schéma que leurs parents leur ont transmis et, pour le moment, le seul qu’ils reconnaissent comme possible.

Reconnaître l’utilité de cette loi, la nécessité absolue d’abolir la Violence Educative Ordinaire, c’est d’abord et avant tout regarder sa propre histoire et admettre que malgré tout l’amour que nos parents nourrissaient pour nous, les méthodes utilisées pour nous élever n’étaient pas légitimes.

C’est reconnaître que si nous allons bien aujourd’hui, ce n’est pas grâce à ces méthodes, mais bien malgré elles car fort heureusement, l’humain est doté d’une puissante capacité de résilience.

La différence entre les Violences Educatives Ordinaires et la maltraitance telle qu’elle est définie aujourd’hui, c’est le degré de violence qu’elles font intervenir.

Mais dans les deux cas, nous sommes bien face à de la violence. L’une est simplement banalisée, l’autre non.

Constat n°4 : malgré les progrès majeurs des connaissances scientifiques ces dernières années, les adultes manquent cruellement d’informations

C’est ce que cette loi, à visée pédagogique et ne prévoyant pas de sanctions pénales, vise à transformer. Elle va ainsi permettre la mise en place et la généralisation de l’information en amont de la parentalité.

On peut imaginer par exemple, une évolution des cours de préparation à l’accouchement qui intégreraient des modules en psychologie de l’enfant, et une information claire et exhaustive sur les connaissances actuelles livrées par les neurosciences.

Une fois l’enfant né, il pourrait s’agir de mettre en place un accompagnement des familles en difficultés pour leur permettre d’éduquer autrement. Cela passe, j’en suis convaincue, par un accompagnement des parents sur leur propre histoire, pour déconstruire leurs croyances et leur permettre de changer de regard sur la violence au sein du foyer.

Et bien sûr, la mise en place de systèmes pédagogiques permettant aux parents de trouver des alternatives aux comportements violents.

L’Ecole devra, elle aussi, s’adapter.

Trop d’enfants sont encore confrontés aux Violences Educatives Ordinaires chaque jour en classe. Mon fils récemment, a été menacé d’une fessée sur le temps de cantine par une Atsem. Cette attitude est habituelle chez elle. Lorsque j’arrive en avance au portail, je peux entendre la façon dont certains adultes s’adressent aux enfants, leur hurlent dessus, les menacent.

Lors d’une sortie scolaire, j’ai vu une institutrice se moquer ouvertement, et avec grande insistance, d’une enfant dont les dents qui bougeaient rendaient difficile la consommation d’une pomme entière. Plutôt que de l’aider, elle se moquait d’elle, devant tous ses camarades. La petite a fini par ne pas prendre son goûter et par s’isoler du groupe.

Je ne compte plus les connaissances et ami-e-s qui me relatent des humiliations, des menaces, des dévalorisations, des punitions abusives, des privations de récréation…et des enfants pour qui l’école est un lieu beaucoup plus synonyme de peur que de plaisir d’apprendre.

Cette loi devrait permettre, si tant est que le gouvernement mette ensuite les moyens nécessaires, de former les enseignant-e-s afin qu’ils ne puissent plus recourir à ces méthodes que l’on sait aujourd’hui délétères pour le développement des enfants, et absolument contre-productives qui plus est.

J’imagine la difficulté ressentie par les enseignant-e-s déjà sensibilisé-e-s à ces questions et qui regardaient, impuissant-e-s, leurs collègues et l’institution de façon générale agir de cette façon. Je suis heureuse de savoir aujourd’hui qu’ils-elles vont pouvoir, enfin, affirmer que leur position n’est pas qu’une question de conviction, mais désormais une question de loi, dans l’intérêt de tou-te-s.

Pour conclure, je suis heureuse aujourd’hui.

Et j’ai hâte de retrouver mes enfants la semaine prochaine pour leur annoncer cette nouvelle, car ils savent depuis longtemps que des adultes se battaient pour faire reconnaître leurs droits, jusqu’alors sans succès.

Je suis fière de pouvoir leur annoncer que désormais, les choses vont changer. Je reste toutefois consciente qu’il faudra du temps, et beaucoup de bienveillance à l’égard de l’ensemble des adultes, pour amorcer un changement profond qui permettra à chacun-e de vivre un éveil de conscience sans rajouter de stigmatisation ou de culpabilité.

Nous ne voulons pas de violences pour les enfants, ce n’est pas pour les infliger aux adultes qui ont surtout besoin d’accompagnement, de sécurité et d’être rassurés sur le fait qu’il est effectivement possible d’obtenir les mêmes résultats avec d’autres méthodes.

Chaque personne, à chaque instant, fait de son mieux, avec les outils qu’elle a, et son niveau de conscience et d’intelligence du moment (François Lemay)

Patience et pédagogie seront, c’est souhaitable, les maîtres mots de ces prochaines années.