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Hier Libération faisait sa une sur l’ « éducation bienveillante »

C’est mon beau-père qui me l’a envoyée accompagnée de ce message « le Libé d’aujourd’hui devrait t’intéresser ! ». Effectivement…Je me suis donc procuré ce dossier, sur lequel je ne reviendrai pas en intégralité car d’autres l’ont fait avant moi et le feront encore, comme Catherine Dumonteil Kremer dont la réaction ne s’est pas faite attendre, ou l’OVEO (Observatoire de la Violence Educative Ordinaire) qui prépare un droit de réponse. Je mettrai à jour cet article lorsque le texte sera disponible.

J’ai cependant été frappée par deux éléments clé de ce dossier : la Une du journal, et l’éditorial qui ouvre le bal. C’est sur ces points précis que nous allons réfléchir aujourd’hui.

Une de libération 07 février : l'éducation bienveillante

Tout d’abord, je dois avouer que je suis épatée par le talent des journalistes ayant travaillé sur ce visuel. Il est parfait. En une image et moins de 40 mots, il parvient à orienter le lecteur vers une certaine interprétation du contenu qui suivra, et à poser des symboliques très fortes qui biaisent complètement le débat et ses fondements.

Le mythe du parent parfait

C’est un argument que l’on retrouve de façon récurrente dès lors que l’on parle des nouvelles préoccupations éducatives. Opter pour d’autres solutions que les méthodes dites « traditionnelles » relèverait non pas d’un projet de société mais d’une forme de quête de perfection. En cela, les choix éducatifs alternatifs seraient voués non pas à établir un autre rapport à l’enfant, mais à glorifier le parent et à en faire le grand gagnant de l’histoire. Celui qui pourrait se targuer de dire : « je détiens la vérité ». Il est d’ailleurs assez compliqué de parler d’éducation bienveillante, de parentalité positive ou de choix éducatifs alternatifs sans recevoir d’emblée cette étiquette de « parent parfait », ou sans être soupçonné de vouloir au moins atteindre cet objectif. Le choix d’une éducation respectueuse reste perçu comme une forme de vanité.

Il y a quelques années, j’avais écrit un billet intitulé Parfiste dans lequel j’avais résumé la situation ainsi :

A la manière du Tilt sur un flipper, « Parfait » est le point Godwin des débats autour de la parentalité. Il marque le summum de la discussion, l’apothéose du discours. Le moment où tout clignote, Extra Ball ! […] « tu es parfait(e) » c’est un peu le « Ta gueule » version parent

Je persiste et signe cette vision des choses, et continue de m’interroger sur le paradoxe de cette étiquette. Si pratiquer l’éducation bienveillante revient à être un parent parfait, c’est bien qu’elle est la méthode la plus souhaitable puisque ceux qui l’adoptent accèdent à une forme de perfection ? Pourtant, lorsqu’il s’agit d’en démontrer la légitimité, elle devient la « mode » qui cristallise tous les travers justifiant l’absolue nécessité d’une éducation autoritaire : elle est alors la méthode laxiste et dangereuse créant des enfants rois. Une définition qui me paraît, somme toute, assez éloignée de la perfection énoncée au départ.

La symbolique de l’enfant roi

Justement, l’enfant roi est en bonne place sur cette image, même s’il n’est pas nommé. Observez l’enfant et sa subtile ressemblance avec les représentations sculptées de l’enfant Jésus dans les lieux de culte. Libération aurait pu, pour cette Une, choisir mille autres visuels d’enfants mais c’est une esthétique très particulière qui est traitée ici. Cette image est la suite du titre, qui en version complète aurait pu être « Le mythe du parent parfait et le problème de l’enfant roi » ou encore « Le mythe du parent parfait et l’enfant déifié ». On notera également la place prise par cet enfant, qui occupe toute la hauteur de l’image quand sa mère n’est qu’une image de fond tronquée.

L’éducation bienveillante fait tout aussi peur au monde adulte que la libération de la parole des femmes ces derniers temps fait peur au patriarcat. En effet, l’une comme l’autre s’appliquent à effectuer un travail de sape des rapports de domination profondément ancrés dans nos sociétés depuis des millénaires. De la même façon que le patriarcat s’affole de se rendre compte qu’il ne pourra bientôt plus asseoir son pouvoir sur la gente féminine, le monde adulte s’affole de constater qu’il ne sera bientôt plus aussi simple qu’une fessée d’obtenir ce qu’il exige de l’enfant. Panique à bord : si nous n’avons plus le droit d’obtenir l’éducation par la soumission et par la peur, comment allons-nous faire ?

De même, si la libération de la parole des femmes fait craindre à certains l’aliénation complète des rapports de séduction, et fantasme un renversement de situation où la femme dominerait l’homme à son tour, l’éducation bienveillante fait planer le spectre d’un enfant qui prendrait le pouvoir sur l’adulte et deviendrait alors un électron libre, dénué de tout savoir vivre, mettant en danger l’équilibre social.

J’entends cette crainte, je la comprends et je pense que l’ensemble du monde adulte se retrouve sur cette question essentielle : la nécessité de transmettre des valeurs élevées telles que le respect d’autrui et des règles, nécessaires pour qu’un groupe – qu’il soit à l’échelle d’une famille, d’une classe, d’une nation ou d’une civilisation – fonctionne en harmonie. L’éducation bienveillante, en abordant la question de l’enfance sous un angle nouveau, fragilise nos repères et teinte l’avenir d’une forme d’insécurité. Jamais encore nous n’avons expérimenté le monde adulte issu de ces nouvelles préoccupations. Cette inconnue rend le débat sensible car elle vient perturber la zone de confort de notre culture.

Mais par dessus tout, bien loin de l’enfant roi, l’éducation bienveillante interroge le retour à l’équilibre. Elle affirme qu’il ne peut y avoir d’éducation que dans un rapport d’égal à égal. Il s’agit là d’équilibrer la balance, largement en faveur des adultes et dans laquelle les enfants n’ont aucun poids.

L’éducation bienveillante ne fabrique pas de parents parfaits. Elle pose les bases d’un monde plus juste. Elle ne fabrique pas non plus d’enfants rois. Elle affirme la nécessité de traiter les enfants avec le respect que les adultes réclament pour eux-même : ne pas frapper, ne pas effrayer, ne pas blesser, ne pas humilier, ne pas soumettre, sont autant de concepts que l’adulte considère comme du respect quand il s’agit de sa personne. Sauf à dire que les enfants sont des êtres privés de droits, ils devraient recevoir le même traitement.

Le respect désormais ne sera plus le privilège des adultes. Voilà le message de l’éducation bienveillante, à mille lieues de l’enfant déifié.

La notion d’extrême

Mais l’alternative ne peut jaillir comme ça, subitement, dans l’esprit des adultes quand toute leur vie a été construite sur un schéma aux antipodes. C’est là qu’interviennent les pédagogues, scientifiques et penseurs, de Maria Montessori à Catherine Dumonteil Kremer en passant par Olivier Maurel ou Isabelle Fillozat. Par leurs travaux, ils rendent accessibles les outils permettant à la fois la prise de conscience et le cheminement vers un autre fonctionnement.

Prenons l’exemple d’un chef cuisinier, qui a toujours cuisiné comme on le lui avait appris, réutilisant les mêmes ingrédients et les mêmes méthodes. Sa cuisine n’a jamais été remise en question, le résultat est là. Un jour, quelqu’un lui demande d’obtenir le même résultat en changeant complètement les ingrédients et la méthode. Il y a fort à parier que l’opération semble inaccessible, voire impossible. Le passage par un cours de cuisine alternative pourrait grandement aider notre chef, qui pourrait voir son art sous un autre angle et comprendre que d’autres méthodes existent pour un résultat au moins aussi satisfaisant. Qui irait alors titrer sa Une d’un « ces chefs cuisiniers vont jusqu’à prendre des cours pour cuisiner autrement. Progrès ou illusion ? » Personne, bien sûr, la notion de formation, d’apprentissage, serait saluée comme une démarche d’ouverture et d’amélioration admirable.

Nous envoyons nos enfants à l’école pour que d’autres les forment. Nous sollicitons des formations pour améliorer nos compétences professionnelles. Nous prenons des cours d’instruments pour que d’autres nous apprennent la musique. Mais lorsqu’il s’agit de parentalité, nous allons « jusqu’à » participer à des formations. Ce « jusqu’à » pose deux symboliques fortes :

  • Etre parent devrait être inné. Or, c’est le fait de procréer qui l’est.
  • Avouer sa difficulté en tant que parent ne se fait pas. Les parents sont constamment soumis à cette double injonction : il ne faut pas donner l’image du parent parfait, mais il ne faut pas non plus avouer ses difficultés, qui doivent se cloisonner au cercle familial. Et tant pis si tout le monde souffre au sein d’une relation qui ne satisfait personne.

Aller « jusqu’à » suivre des formations en parentalité, n’est pas une posture extrême. Au contraire, c’est faire preuve d’une grande humilité dans une culture où le discours majoritaire se résume plutôt à « tu ne vas quand même pas m’apprendre comment on élève des enfants » (suivi parfois de « je te rappelle que j’en ai élevé X » en fonction de l’âge et de l’expérience de l’interlocuteur).

En ce sens, oui ces formations à la parentalité sont un progrès immense et une chance inouïe pour les jeunes générations qui auront peut-être, enfin, la chance de grandir dans un modèle différent du nôtre. D’ailleurs, à regarder l’actuel monde adulte, il semblerait que notre éducation traditionnelle soit largement inefficace.  Rappelons-nous que les adultes d’aujourd’hui sont les enfants d’hier, et qu’ils sont adultes avec ce que leur enfance leur a appris. Or, le monde d’aujourd’hui fonctionne globalement sur des modèles dont tout le monde a conscience : domination, humiliation, destruction, abus de faiblesse. Veut-on vraiment continuer dans cette voie ?

Le phénomène de mode

Le terme de « mode » est quasi systématiquement apposé aux notions d’éducation bienveillante et de parentalité positive. Sa symbolique est très forte et relève de la lubie. Un nouveau lièvre après lequel on court pour combler la vacuité de la société moderne et la perte globale de repères. Opter pour ce mode de vie serait une façon de se faire mousser, en quelque sorte, avant qu’un autre courant ne nous emporte vers de nouvelles préoccupations.

Les neurosciences viennent heureusement au secours de tous ceux qui pensent qu’une autre voie est possible, l’article de Libération en parle d’ailleurs. ll y a quelques années encore, défendre la bienveillance éducative relevait du défi car il ne s’agissait que d’opposer des théories à d’autres théories. Désormais, il est possible de démontrer pourquoi l’ancien modèle ne peut donner les résultats qu’on en attend et en quoi il est urgent de le remplacer.

Très loin d’une mode, l’éducation bienveillante élabore un nouveau projet de société. Maintenir cette terminologie de l’événement passager revient à adopter une attitude de déni face à des informations à côté desquelles les journalistes n’ont pourtant pas pu passer puisqu’ils le disent eux-même : l’éducation bienveillante déferle sur la France.

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L’éditorial d’Alexandra SCHWARTZBROD

Si la quasi totalité de l’éditorial du dossier, intitulé « Confiance », me paraît discutable, c’est surtout sur la fin que je vais m’attarder, en essayant de faire court car cet article est déjà bien long  :

Sauf cas de violence gratuite avérée, qui nécessite une intervention extérieure, laissons donc les parents se faire confiance. Qui a dit que la contrainte était structurante?

L’autrice évoque ici une notion capitale  : la différence entre violence gratuite et violence méritée. Cette notion fonde l’éducation traditionnelle et notamment le « droit de correction en famille » qui légitime dans l’inconscient collectif le recours au fessées et aux gifles lorsqu’elles sont « méritées ». Cette notion de violence méritée se retrouve ensuite dans le monde adulte, son paroxysme étant la peine de mort.

Il est important de s’arrêter sur la notion de mérite : peut-on me donner la liste exhaustive de ce qui mérite une gifle ? Evidemment non. Elle n’existe pas. Parce que ce mérite est en fait la perception de chacun d’une situation. Dans une famille A, un enfant qui dépasse une limite sera puni et la famille A considérera que c’est mérité. Dans une famille B, un enfant qui dépasse la même limite sera giflé et la famille B considèrera que c’est mérité. Dans une famille C, un enfant qui dépassera cette même limite sera giflé et insulté et la famille C considèrera que c’est mérité.

Personne ne peut établir ce qui mérite ou non une violence tout simplement parce que chacun d’entre nous recevra la situation d’une façon qui lui est propre, avec une réaction qui lui est propre.

Personne ne mérite d’être violenté de quelque façon que ce soit. Toute violence infligée à une personne n’est pas le résultat de son action mais de notre propre incapacité à faire face autrement à la situation. Nous avons besoin de personnes se trouvant déjà plus loin que nous sur le chemin de cette prise de conscience, pour pouvoir découvrir et expérimenter d’autres façons de signifier que la limite a été franchie. Mais en aucun cas nous ne pouvons légitimer la violence.

Enfin, je vois dans cette citation une contradiction majeure avec la question « qui a dit que la contrainte était structurante ? » La contrainte n’est-elle pas, pourtant, le fer de lance de l’éducation traditionnelle ? Lorsque l’on punit, lorsqu’on met une fessée, lorsqu’on humilie, lorsqu’on menace, lorsqu’on fait du chantage, lorsqu’on crée une forme de souffrance physique ou psychologique pour que la peur de cette souffrance à l’avenir fasse plier l’enfant face à ce que l’on attend de lui, n’est-on pas dans une forme absolue de contrainte ?

Mais si la contrainte n’est pas structurante pour les adultes, comment pourrait-elle l’être pour les enfants ?

Je réclame l’égalité et la justice pour tous.

Tous les parents qui ont choisi de faire autrement réclament l’égalité et la justice, ni plus ni moins. Cela ne veut pas dire que c’est simple, nous sommes tous en chemin et nous trébuchons tous à un moment ou à un autre, tant il est difficile de déposer les schémas qui ont structuré toute notre existence. Etre parent autrement n’est pas un long fleuve tranquille.

Aujourd’hui, les enfants sont encore les grands oubliés des relations humaines alors qu’ils sont les piliers de l’avenir.

Un avenir juste et en paix se gagnera par une enfance juste et protégée.