Note : ce billet est le premier d’une série inspirée par les conférences et échanges vécus au Festival pour l’école de la vie. Mon objectif dans cette série de publications n’est pas de retranscrire ou de résumer ce qui s’est dit et vécu là-bas, mais plutôt d’ouvrir la réflexion et le débat autour des sujets évoqués, en fonction de mon propre vécu ou de ma philosophie de vie personnelle. Ces billets seront matérialisés dans leur titre par le hashtag #FestivalPourLecoleDeLaVie. Je vous invite à enrichir la réflexion en commentaires ! 

Nous souhaitons tous donner confiance en eux à nos enfants

Et pour y parvenir, souvent nous utilisons le compliment. Lors du Festival pour l’école de la vie de Montpellier le week-end dernier, j’ai eu la chance de passer un très long moment à discuter avec Jeanne Siaud-Facchin (psychologue clinicienne et auteure du livre Trop intelligent pour être heureux ? qui m’a ouvert les yeux sur de nombreux aspects de mon existence), sur le stand de son organisme Cogito’Z, autour de la notion de fierté et de comment la transmettre à nos enfants. Une discussion vraiment passionnante où ont trouvé place à la fois les sensibilités personnelles mais aussi le point de vue de professionnelle reconnue qu’est Jeanne Siaud-Facchin. Un homme qui participait à la conversation a posé la question du compliment, par exemple face à un dessin d’enfant. Cette conversation a également fait écho aux enseignements que je tire de ma pratique régulière de la CNV (Communication Non-Violente) lors de mes ateliers du mercredi. Comment donc, complimenter un enfant ou lui dire qu’on est fier de lui ?

La problématique du compliment

Il peut paraître superflu, ou exagéré, de s’interroger sur cette question, n’est-ce pas ? Un compliment est positif, il est donc forcément renforçant pour l’enfant, et participe évidemment à la construction de la confiance en soi. C’est ce qu’on peut légitimement penser quand on regarde cet acte qu’est le compliment fait à l’enfant. Je vous propose toutefois de creuser un peu plus subtilement le sujet et pour cela, je m’appuierai tout au long de ce billet sur ce dessin que Lou a réalisé la semaine dernière et sur la façon dont j’ai engagé les compliments sur sa création (et ma notion de fierté car j’ai été impressionnée par son imagination dans le cas présent)

Les ogres et les patates, dessin de Lou 5 ans

C est l’histoire d’une famille patate qui aimerait beaucoup réussir à pousser mais malheureusement, une famille d’ogres a décidé de s’installer juste au dessus d’elles et ils sont tellement lourds que les pauvres patates ne peuvent pas du tout sortir. Du coup elles sont assez contrariées. Elles ouvrent le robinet en mettant plein d’eau pour pousser plus vite mais rien n’y fait, pas moyen de pousser tranquilles ! (La mention « l’histoire créée par Lou » a été rajoutée à sa demande)

Ce que dit la CNV

En CNV, le premier principe posé comme un pilier de toute communication est la notion d’observation sans évaluation. Je vous renvoie à ce billet où j’en parle plus en détails mais pour résumer, l’idée est de toujours décrire objectivement ce que nous voyons, sans y mêler d’interprétation personnelle et sans y ajouter d’évaluation sur l’action et/ou la personne avec qui nous parlons. Le second principe fondamental est d’exprimer son ressenti : comment je me sens par rapport à ce que j’observe.

Dans le cas d’un enfant qui nous montre un dessin, le compliment systématique, que nous émettons avec la meilleure intention du monde à savoir valoriser l’enfant, ne donne au petit artiste que très peu d’informations, finalement, sur ce que nous pensons vraiment. Il ne lui dit pas, non plus, ce que nous avons réellement vu de son travail, et si nous nous y sommes réellement intéressés. La CNV nous donne quelques clés très utiles pour transmettre à la fois un compliment (lorsqu’il est sincère uniquement !), mais aussi pour montrer à l’enfant que nous avons réellement observé ce qu’il a produit et que nous avons à coeur de lui dire, honnêtement, les sentiments que cela nous procure.

Une façon très courante de réagir à un dessin d’enfant est de dire :

« C’est très beau ! « 

Cette formulation est une évaluation pure. Un jugement positif, mais un jugement tout de même, et tourné à la forme universelle. Ce dessin est très beau, dans l’absolu. Dans notre volonté de valoriser l’enfant, nous pouvons le dire même face à quelque chose qui est objectivement un gribouillage, pour lui faire plaisir. Cette tournure peut faire croire à l’enfant que de fait, tout le monde trouvera son dessin beau or, le jour où quelqu’un décidera de dire qu’il n’aime pas du tout, l’enfant peut en ressentir une grande incompréhension, voire une sensation de rejet importante qui peut nuire à sa confiance en lui. En disant « c’est très beau », on n’apprend pas à l’enfant que l’appréciation est une donnée subjective, mouvante, et que tout le monde n’est pas sensible aux mêmes choses.

Enfin, dans le cas où l’on dirait « c’est très beau » face à un gribouillage, on prend également le risque que l’enfant se dise qu’on se fiche pas mal de son dessin. En effet, très tôt et même quand il ne maîtrise pas encore les subtilités du trait, l’enfant sait quand il a gribouillé et quand il a dessiné avec une intention. Et ce, même si pour nos yeux d’adultes la différence n’est pas flagrante. Avec une remarque du type « c’est très beau » sur une production que l’enfant sait être un gribouillage, on lui envoie un double message : « je n’ai pas vraiment regardé ce que tu m’as montré », et « il n’est pas nécessaire que tu cherches à faire de ton mieux ».

Alors que dire d’autre ?

Décrire ce que l’on voit et ce que l’on ressent : le cas du dessin de Lou

Voici l’échange qui a lieu entre Lou et moi lorsqu’elle est venue me montrer son dessin :

« Regarde maman mon dessin ! »
« Ah oui ! Je te vois sur le même dessin depuis un long moment [1], je me demandais ce que tu dessinais ! Alors voyons voir. Je vois trois personnages avec des dents pointues, ce sont des monstres ? »
« Des ogres ! Une famille ogre : le papa, la maman, et l’enfant »
« Ok ! J’aime beaucoup l’expression que tu as donné à leur visage, on dirait qu’ils sont en train de ricaner ! [2] »
« Oui c’est parce qu’ils ont envie d’embêter les pommes de terre ! »
« Ah, ce sont des pommes de terre alors les cinq ovales jaunes ?! »
« Oui ! Et le rond rouge c’est une tomate qui s’est perdue »
« Ah ! c’est pour ça qu’elle a une mine pas contente du tout ?
« Oui oui »
« Je vois que tes pommes de terre n’ont pas l’air contentes du tout non plus, elles aussi sont perdues ? »
« Non, elles sont énervées parce que les ogres se sont mis juste au dessus d’elles et comme ils sont très très lourds, elles ne peuvent pas pousser »
« Et bien dis donc, je suis impressionnée par ton imagination pour ce dessin [3] ! Et alors, je vois aussi deux robinets, donc j’imagine que le bleu c’est de l’eau ? »
« Oui, les patates ont ouvert l’eau à fond pour pousser plus vite mais comme ça marche pas à cause des ogres qui les empêchent, l’eau remplit toute la terre ».
« Ok…Je vois également une fleur rouge et quelque chose qui ressemble à un arbre, c’est un arbre ? »
« Oui mais il est pas grand »

Faisons une petite pause pour préciser quelques passages :

[1] J’aurais pu dire « tu es très appliquée ». C’est une évaluation. Pour dire la même chose sans évaluer selon le premier principe de CNV, je décris les faits objectifs : ma fille est restée sur le même dessin pendant un long moment.

[2] J’exprime ce que je ressens à la vue des ogres, dont je trouve l’expression très réussie. C’est un compliment mais qui ne se limite pas à « ils sont super tes ogres ! » par exemple. En décrivant précisément ce que je vois et ce que je ressens, ma fille entend ce qui, dans son dessin, attire plus particulièrement mon attention. Elle se convainc aussi de sa capacité à dessiner des choses représentatives : j’ai reconnu l’attitude des ogres à leur expression.

[3] Second compliment. Là encore, j’aurais pu dire « tu es vraiment inventive », mais en CNV c’est une évaluation. En disant « je suis impressionnée par ton imagination pour ce dessin », j’exprime mon ressenti tout en envoyant un renforcement positif. Je ne parle également que de l’imagination dont elle a fait preuve pour ce dessin, ce jour-là. Implicitement, cela lui donne le droit d’être bien moins imaginative à un autre moment sur une autre production sans que cela ne remette en cause sa capacité générale à être créative : je n’attends pas d’elle qu’elle soit imaginative à chaque fois qu’elle prend une feuille et ses feutres !

Et si on n’aime pas du tout le dessin ?

Là encore la CNV nous offre des clés intéressantes. En décrivant objectivement, on peut de fait commenter le dessin même si l’ensemble ne nous emballe pas plus que ça. Par exemple, sur un dessin où les objets/concepts représentés ne nous plaisent pas mais où on trouve les couleurs agréables, on pourra dire « je vois une maison et un arbre…j’aime beaucoup le vert que tu as choisis ! ». Ou bien « Ce que je préfère dans ton dessin, c’est…. » (et éventuellement citer l’élément le moins « raté » si on trouve que rien n’est vraiment joli !). Et si vraiment on ne ressent rien d’autre qu’un profond désarroi devant la production artistique de notre chérubin, plutôt que de donner un « c’est très beau ! » pas très sincère, on peut tout de même valoriser le travail de l’enfant, toujours en décrivant objectivement les faits : « Je vois que tu as pris du temps pour faire ce dessin, ça t’a demandé un gros travail, bravo pour ta persévérance ! ».

Et la fierté, alors ?

La phrase « Je suis fier(e) de toi » pourrait mériter un billet à elle-seule, mais comme elle est une forme de compliment je préfère en parler ici. A mon sens elle pose deux problèmes :

  • « Je suis fièr(e) de toi » devient une forme de récompense qui apprend à l’enfant que sa motivation n’est pas à travailler pour lui-même, mais dans l’espoir de recevoir cette validation de l’adulte. Le risque étant, à force, que l’enfant ne fasse plus ses choix en fonction de ce qui est bon pour lui mais en fonction de ce que les autres attendent de lui pour lui renvoyer une image positive de lui-même.
  • On ne dit rien à l’enfant de ce que nous ressentons réellement : la fierté est une manifestation de l’égo. Lorsqu’on dit être fier(e) de quelqu’un, on s’approprie en quelque sorte sa réussite pour nous valoriser nous-même, alors que la valorisation devrait porter uniquement sur l’enfant et ce qu’il a accompli.

Que dire d’autre dans ce cas ?

Encore une victoire de la CNV grâce à l’observation des faits et l’expression des ressentis, auxquels s’ajoute le troisième principe de base : l’expression de nos besoins (ou de ceux de l’autre). Le schéma de base de ces trois principes travaillant ensemble pourrait être quelque chose de l’ordre de « quand je (te) vois réussir…….je suis tellement heureuse (ou « je me sens …… ») parce que……. »

Si l’on revient sur le cas des ogres et des patates, j’aurais pu lui dire que j’étais fière d’elle, car effectivement je trouve qu’en peu de temps elle a fait des progrès incroyables en dessin et que je la trouve plutôt très dégourdie pour son âge. Mais voici l’échange que nous avons eu suite à l’étude du dessin ensemble (pour poser le contexte, pendant longtemps Lou était frustrée dans ce domaine, car elle voulait dessiner mille choses mais ne parvenait pas à les retranscrire comme elle le voulait. Elle pouvait en pleurer de colère parfois, allant jusqu’à déchirer violemment ses feuilles. Il a fallu faire un travail de fond sur la notion de progrès, de persévérance, sur le droit à l’échec, en comparant des dessins antérieurs avec les dessins du moment sur la précision, le coloriage, etc).

« Vraiment Lou j’adore ce dessin ! Quand je te vois dessiner des histoires avec autant d’éléments et de détails, je suis vraiment contente, parce que je sais que tu avais très envie de réussir à dessiner toutes les histoires que tu inventes. Tu dois être heureuse aussi, de constater tes progrès ?! »
« Ah oui, parce que en plus maintenant dès que je pense à un bonhomme je sais presque toujours comment il faut le faire ! Et même si je veux dessiner un truc qui se mange ! »

Pour récapituler :

Quand mon enfant me montre son dessin, au lieu de faire systématiquement un compliment de type évaluation (« c’est très beau ») – ou parce que c’est le 36ème dessin de la journée 😛, je peux : 

  1. Observer et décrire objectivement ce que je vois, sans y ajouter d’évaluation (nombre d’objets, quelles couleurs, types de formes…)
  2. Exprimer ce que je ressens, énoncer les choses que je préfère
  3. Renforcer la confiance en lui de mon enfant en valorisant les qualités qu’il a du mobiliser pour réaliser son oeuvre.

De son côté mon enfant reçoit : 

  1. la certitude que je me suis intéressée à son travail
  2. la satisfaction de connaître les réactions que suscitent son travail chez moi
  3. la reconnaissance et la valorisation des efforts qu’il a fait pour y parvenir

Total : confiance en soi boostée à bloc !

Si vous découvrez la CNV par ce billet, vous devez vous demander ce que c’est que cette gymnastique cérébrale de dingue qui fait dire en 25 mots ce qu’on avait l’habitude de dire en 8. Rassurez-vous, en pratiquant ça finit par devenir très fluide. C’est un peu comme une langue étrangère : au départ, on cherche ses mots, on ouvre le dictionnaire toutes les cinq minutes et on a du mal à faire une phrase complète sans y laisser 5 fautes de grammaire. Pour la CNV, c’est la même chose. C’est effectivement une gymnastique cérébrale qui peut dérouter au départ, mais qui change vraiment beaucoup de choses au quotidien, avec les enfants comme avec les adultes, et qui mérite qu’on la travaille.

Bon, avouez qu’il est quand même trop canon ce dessin de la famille patate. Comment ça je suis pas objective ?!

A bientôt les amis !

Bon, là je suis fière mais ça ne concerne que moi, alors j’ai le droit 😛

 

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