Plaidoyer pour l’Enfance

Je rêve d’un monde où l’on pourrait aller au restaurant sans voir cette petite fille d’à peine trois ans se faire tirer l’oreille parce qu’elle pique pour la troisième fois un bout de frites dans l’assiette de son frère. Sans voir ce petit garçon tendre ses bras paniqués vers le plat que son père fait mine de ramener en cuisine parce qu’il rechigne à manger ses haricots. Sans voir cet autre enfant demander à se servir seul, essuyer un refus catégorique, se mettre à pleurer puis prendre une tape derrière la tête en entendant simultanément à gauche « arrête de pleurer », à droite « je t’ai demandé si tu voulais de la sauce ! » et en face « tu n’es vraiment pas mignon ».

Je me demande quel est ce monde où on tire encore les oreilles des enfants, où l’on envisage la privation de nourriture comme une punition possible, où l’on demande à un enfant de se taire quand il se fait taper, et où on imagine qu’un enfant en crise pourra gérer trois questions à la fois sans finir par se rouler par terre.

Je rêve d’un monde où les enfants existeraient pour eux même, conscients de leur valeur et de leur potentiel, confiants en eux, en les autres et en la vie. Je rêve d’un monde où l’on pourrait faire une sortie d’école sans voir cette petite de moyenne section montrant à sa mère le bobo qu’elle s’est fait au creux de la main, espérant sans doute recevoir un bisou magique ou un signe d’attention mais ne recevant qu’un « Pfff, qu’est-ce que t’as fait encore… ».

Je me demande quel est ce monde où on apprend aux enfants que leur valeur n’existe qu’à travers le prisme de ceux qui les jugent, où ce qui leur arrive ne leur revient bien souvent au mieux que comme un non-sujet, au pire comme une source d’agacement pour l’adulte. Vous comprenez, ils sont trop petits pour que leurs ressentis soient pris au sérieux. « Tu vas savoir pourquoi tu pleures »…à moins qu’il ne le sache déjà, mais qu’on veuille croire le contraire.

Je rêve d’un monde où les enfants auraient le droit d’être des enfants. D’être naïfs comme des enfants, d’être maladroits comme des enfants, de faire des erreurs comme toute personne qui apprend. Je rêve d’un monde où chacun comprendrait que dans la vie d’un enfant, chaque journée apporte des situations encore inconnues jusqu’alors, et que malgré toute la volonté du monde, cet enfant ne peut pas les gérer sans se tromper, sans tâtonner, sans avoir besoin d’aide. Des chaussures à mettre seul jusqu’aux relations humaines, du respect des règles jusqu’à la maîtrise émotionnelle.

Je me demande quel est ce monde où on demande aux enfants de se plier, maintenant, tout de suite, aux règles et aux contraintes et ce dans une docilité absolue. Sans colère, sans impatience, sans désirs contraires. Toutes ces choses que les adultes eux-mêmes vivent chaque jour en arguant que quand même, il y a des raisons d’être en colère ! Mais qui, aux enfants, sont interdites. Je me demande quel est ce monde où la naïveté des enfants se retourne contre eux et fait croire aux adultes qu’ils peuvent en user pour arriver à leurs fins. Envers une personne âgée, on appellerait cela de l’abus de faiblesse. Envers un enfant, la perception des choses est bien différente. On peut leur mentir, les faire chanter, les manipuler, les formater, avec la bénédiction de l’opinion publique, après tout ce ne sont que des enfants et surtout, « ils n’en sont pas morts ».

Je rêve d’un monde où les enfants auraient le droit de vivre en entier. Pas seulement quand ils vont bien et qu’ils sont de bons petits enfants sages, non ! Quand ils sont en colère, quand ils se sentent agressifs, quand ils n’en peuvent plus du bruit, quand ils voudraient qu’on les laisse tranquilles.

Je me demande quel est ce monde où un enfant en colère est « méchant », « pas mignon », « vilain » et autres noms d’oiseaux. Ce monde où les émotions négatives sont tellement taboues qu’elles se règlent à coups de brimades, de jugements moraux ou, pire, d’indifférence. Ce même monde où l’on s’étonne ensuite qu’une fois les années passées, ces émotions si longtemps enfouies car on avait appris qu’elles ne devaient jamais sortir finissent par le faire quand même, avec tout le danger que représentent la colère ou la frustration quand on n’a jamais été accompagné pour apprendre à s’en libérer. Croyez vous vraiment que les voitures brûlées sont le fait de ces enfants dont les émotions, quelles qu’elles soient, ont toujours été entendues et reconnues ? Ou bien, plutôt, ne serait-ce pas le fait de ces enfants à qui la colère était interdite et qui, à force de la renfermer, ont vu le bouchon sauter sous la pression intérieure qui les ruine ?

Ce monde dont je rêve est en marche. A petits pas. A tous petits pas feutrés, les générations de jeunes parents construisent, pierre après pierre, l’édifice d’un monde meilleur pour leurs petits qui, devenus parents à leur tour, continueront cet immense chantier qu’est la Non Violence Educative. Le monde d’aujourd’hui est un monde où la Violence Educative Ordinaire ne se remarque même plus tant elle est partout. Dans la rue, au supermarché, aux terrasses des cafés, dans les cabines de la piscine et jusque dans les salles de classe.

Ce monde dont je rêve, j’essaye chaque jour d’en poser quelques pierres, avec mes moyens et mes faiblesses, comme beaucoup de mes amis. Et après nous, nos enfants, et les enfants de nos enfants, forts de cet autre modèle, continueront le travail. Le long et fastidieux travail de la transformation sociale.

Pour une enfance enfin respectée.

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20 commentaires

  • Merci pour la note d’espoir finale. Je suis souvent glacée aussi par certaines (ré)actions des adultes face aux enfants, certains commentaires… et je me demande aussi comment je suis avec ma fille. Je pense faire partie de ceux qui essaye d’accompagner leur enfant sans violence éducative ordinaire, mais aussi de ceux qui expriment peu leurs émotions.
    Merci pour ce beau texte.

  • Encore une fois tu sais mettre les mots sur des maux et des espoirs !! Je partage ton point de vue et l entrée au CP de Manon me fait voir-hélas – cette violence quotidienne si ordinaire… quelle tristesse et quelle difficile épreuve quotidienne que d’épauler ma fille ! Merci pour cet article ô combien important !! Des bisous du sud ouest 😘

  • Même constat, même rêve !
    Avec une boule au ventre quand je vois des situations que tu décris, mais avec moi aussi parfois qui m’en veux après coup d’avoir ce genre de réponse qui sort spontanément (ah le poids de notre propre éducation…).
    Mais ça peut changer, petit pas après petit pas…

  • Merci pour ton article encore magnifiquement rédigé avec les tripes et le coeur.
    Idem que cité plus haut, moi aussi je vois des trucs pas sympas en amenant mon fils à l’école, ça m’attriste mais tu as raison aussi de dire que la société change et que du mieux se met en place …. Même si ce n’est pas assez rapide 🙂

  • Coucou. Il est interessant cet article. Mais tu mets beaucoup de choses dans le meme panier. Par exemple je fais partie des mamans qui ne consolent pas forcement des bobos et qui ne courent pas ramasser l enfant tombe. Parce qu a force ma fille etait couverte de bleus de croutes. Hier elle est tombee trois fois sur le meme genou en faisant le pitre. Elle pleure egalement pour ramener l attention a elle qud je m occupe de sa soeur. La semaine derniere ca a ete un festival de chialeries. Alors non je ne console plus. Je n accours jms. A la base acause de mon handicap et au final parce que mes filles savent mieux ainsi se relever et repartir. Bref. Quand tu vois un parent et sonenfant tu arrives en cours d histoire. Tu ne sais pas tout.

    • Bonjour, comme tu as du reposter par la suite pensant que ton commentaire n’était pas passé, je t’ai répondu en détail sur le second 😉

  • Merci Julie de ce magnifique article encore une fois. Je ne sais pas si c’est parce que je fréquente des groupes de parents qui ont les mêmes idées, mais je trouve qu’il y a de plus en plus de jeunes parents qui cherchent à faire autrement, et qu’on parle de plus en plus d’éducation non violente, même dans des émissions grands publics. Il y a de l’espoir donc, même si la révolution ne se fera pas en 1 jour.

    • Effectivement je pense qu’il y en a de plus en plus. Et de plus en plus également qui ont commencé à la « traditionnelle » avec leurs aînés et qui prennent conscience au fur et à mesure que les enfants rejoignent la famille. Je suis certaine que ça évolue dans le bon sens, on en a d’excellents exemples au delà de nos frontières. Comme toujours, nous avons 50 ans de retard sur tout le monde.

  • Comme toujours, j’aime beaucoup ta manière de présenter les choses, humaine, réfléchie, et posée. Je sais que je suis loin d’être parfaite (et nous avons d’ailleurs eu l’occasion d’avoir un débat constructif là-dessus) mais j’avoue toujours être très triste quand je me rend compte qu’un enfant n’est pas écouté, humilié, oublié… Moi aussi, parfois je rêve d’un monde plus doux et plus égalitaire…^^

  • Très bel article, j’en ai les frissons ! Je suis moi-même très sensible au sort des enfants que je rencontre. Je passe souvent du temps avec eux, lors de mariages ou d’autres événements, et les parents me disent alors souvent « merci de vous en occuper » – « nonon madame, je ne m’en occupe pas, je prends du plaisir à jouer avec eux » et c’est vrai ! Ils sont la graine de la vie, ils sont notre avenir. Ils ont besoin de nous car c’est avec nous qu’ils font leurs premiers pas dans la vie. Je me dis souvent que les enfants nous rendent ce qu’on leur donne. Nous leur donnons de la violence verbale, ils nous la rendent. Nous leur donnons de la violence physique, ils nous la rendront plus tard. Soyons une modèle de bonté, de bienveillance et d’écoute pour nos enfants et ils nous le rendront et cela aura des répercussions sur la société toute entière. Merci pour cet article qui me redonne envie de me pencher sur des lectures à ce sujet 🙂

    • Comme disait Confucius (j’ai d’ailleurs noté cette citation en gros dans mon Bullet sur une page de dailys où j’avais été témoin de choses vraiment pas cool sur des enfants dehors) : « Gouverné par les lois, l’homme ne tend qu’à éviter le châtiment. Gouverné par l’exemple, il ne tend qu’à la vertu » 🙂 Je suis contente que ça te donne des idées de lecture (fais nous des fiches sur PoWa, tu sais super bien faire ça !)

  • bizarrement mon commentaire n’a pas été validé. je disais que je n’étais pas d’accord sur tout parce que tu mets plein de situations différentes dans un même sac et qu’en plus tu juges de situations pour lesquelles tu ne connais qu’un passage. exemple : ma fille de 3 ans et demie, j’ai arrêté de la consoler pour qu’elle fasse davantage attention à ne plus tomber. je ne cours pas ramasser mes filles qui tombent car de toute façon je ne peux pas j’ai un handicap et en plus j’ai lu plein d’articles dont Filliozat sur le sujet. On les surprotège on ne leur apprend pas à subir les conséquences de leurs actes. je suis d’accord sur beaucoup de points mais à un moment donné il faut aussi regarder les choses en face : on ne peut pas tjs se plier au rythme des enfants; Tjs arrivé en retard, à cause des crises juste avant le départ de la maison, je connais. Et c’est moi qui suis sanctionnée. d’ailleurs tu serais peut-être la première à me mépriser pour ça. Leurs petites crises c’est bien gentil de vouloir les gérer mais nous avons des obligations, et ils doivent également le comprendre. leur vie d’enfant est une vie dans un monde réel. leur vie d’enfant c’est une vie d’enfant dans un foyer avec des adultes qui se font taper dessus quand ils ne sont pas à l’heure.
    Bref, il faut savoir mesure garder dans les deux sens; On ne pourra pas tout leur passer.

    • Bonsoir, je vois le premier commentaire dans l’affichage du billet sur le blog, tu as un message d’erreur ou quelque chose ? Parce qu’il a été validé dès sa publication, j’ai reçu le mail ce matin, je l’ai lu directement sur le blog. Parfois mon programme d’antispam filtre des commentaires qui ne devraient pas l’être mais là ce n’est pas le cas.
      Peut-être ai-je mal formulé ma pensée, mais je suis d’accord avec toi sur les bobos et événements : je n’accoure pas non plus et je ne console pas à priori. Sauf si je constate que l’enfant en a besoin et qu’il me montre qu’il a eu plus mal que je ne le croyais par exemple. On me demande d’ailleurs souvent pourquoi je n’interviens pas dans ces situations de chute etc, je réponds toujours que j’attends de voir la réaction spontanée de mon enfant. Je reconnais leurs pleurs de vraie douleur, si ils surviennent alors j’agis. Sinon je laisse les choses se faire et si mon fils ou ma fille vient me voir, je décris ce que j’ai vu et je dis que effectivement ça peut faire mal des choses comme ça. Dans le cas du billet la situation est très différente. Je parle bien du ton de l’adulte qui fait comprendre à l’enfant qu’il est soulé de le voir revenir encore avec quelque chose sur la main ou le bras ou que sais-je. Comme si c’était une bêtise de se faire mal, alors même qu’aucune question n’a été posée pour savoir ce qui était arrivé. L’enfant reçoit juste un signe d’agacement très marqué quand il annonce qu’il s’est fait mal. C’est très différent de la situation que tu décris ou des précisions que je viens d’apporter. Je suis d’accord avec toi également sur le fait de ne pas les surprotéger pour qu’ils comprennent les conséquences de leurs actes et apprennent à se protéger eux même, à développer leurs réflexes et leur analyse de la situation, c’est ce qui est pratiqué ici aussi.
      Je suis un peu surprise par le fait que tu penses que je puisse te mépriser pour une quelconque chose. Je ne méprise personne, jamais, en aucune circonstance. En revanche, les constats n’ont besoin de rien d’autre que d’être présents à l’instant I : une enfant de 3 ans qui sefait tirer l’oreille, même sans connaître toute l’histoire ça ne devrait pas exister. Comme un enfant en colère qu’on traite de méchant, ou comme un enfant qu’on prive de nourriture parce qu’il a fait une bêtise ou a eu un mauvais comportement. Pour moi ce sont des choses interdites, absolument, car elles sont irrespectueuses, violentes et humiliantes, qu’on connaisse la situation ou pas. En revanche je ne juge pas les parents, je sais qu’ils sont issus d’une histoire qu’il leur a appris qu’on pouvait faire comme ça. Ce que je juge, c’est l’incroyable immobilisme des pouvoirs publics à démocratiser les nouvelles connaissances permettant de réfuter en bloc toutes ces pratiques et d’expliquer très simplement pourquoi elles sont tellement néfastes. Oui nous avons des obligations et les enfants vivent dans le monde réel, ils doivent accepter les règles et les respecter. Pour autant ça ne devrait pas passer par la violence, puisqu’elle est interdite sur toute autre personne humaine ainsi que sur les animaux. Alors pourquoi la tolérer sur les enfants ? Respect des règles et des autres, bien évidemment c’est même mon cheval de bataille. Mais de la part des adultes, ces valeurs devraient être passées dans les respect des enfants, comme on le ferait avec un adulte ou une personne âgée. C’est loin d’être le cas de façon générale.

    • Et du coup en fait, pour préciser par rapport au fait de mettre plusieurs choses dans le même sac, je dresse une liste non exhaustive des situations qui, pour moi, ne devraient pas exister de par leur violence intrinsèque. Les atteintes physiques et morales, pour moi, c’est interdit, quoi qu’il arrive. Un peu comme un homme et une femme qui se disputent : si l’homme gifle la femme (ou inversement), ou lui fait mal, ou l’humilie, c’est interdit, point. Qu’on connaisse l’histoire ou pas, ça ne devrait pas se produire et si ça se produit, alors les parents ont besoin d’aide pour apprendre à faire autrement. Ca ne peut pas rester ainsi.

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