Lettre à mes seize ans

Ma chère Julie de 1999,

A l’heure où je t’écris tu es au lycée, en seconde, et tu viens de fêter tes 16 ans.  Moi, je t’écris de 2017, où je viens de fêter mes 34 ans. Un peu plus du double de l’âge que tu as aujourd’hui, j’ai bien du mal à croire que le temps ai passé si vite. J’ai toujours les cheveux blonds, mais quand toi tu les portes mi-longs avec toutes ces boucles folles qui encadrent ton visage, les miens sont courts désormais depuis quelques années. Non pas que je n’aime plus ces boucles au contraire, mais je ne sais jamais quoi en faire, alors je limite un peu leur espace d’expression. Tu vois, c’était déjà ton problème à l’époque, cette sensation de ne jamais avoir su te coiffer alors que tes copines avaient toujours des trucs jolis sur la tête, des pinces aux chouchoux en passant par les tresses. Toi, tu n’as jamais osé, et je suis navrée de te dire que tu n’oseras jamais. Mais rassures-toi, tu oseras tant d’autres choses ces 18 prochaines années que cette histoire de cheveux finira par te paraître complètement futile. Je me souviens aussi qu’à cet âge là, tu es un peu ronde et tu as du mal à t’assumer. Cela va durer quelques années mais un jour, tout va changer, crois-moi.

Cette folle année de seconde, tu l’as passée à sécher le lycée pour apprendre le billard (que tu vas continuer à pratiquer bien des années ensuite et tu vas devenir sacrément fortiche ! ) au snack d’à côté, en compagnie de ton ami Pierre. Je sais comme il est cher à ton coeur aujourd’hui et même si vous ne vous le direz jamais, si vous ne serez jamais ensemble, je crois que vous êtes amoureux l’un de l’autre et que vous préférez ne rien tenter plutôt que de risquer de perdre cette intensité qui vous lie. Aujourd’hui vous êtes comme les deux doigts de la main, mais vous allez vous perdre de vue dans deux ans. Vous vous retrouverez une fois, plusieurs années plus tard et complètement par hasard, dans un centre commercial. Vous passerez la journée ensemble comme si vous ne vous étiez jamais quittés. Et puis, de nouveau, vous vous perdrez. Et tout au long de ta vie, jusqu’au jour où je t’écris, tu penseras à lui, très souvent. Tu repenseras à ses bagguys et à ses cheveux blonds, tu repenseras à vos douces soirées et tu entendras même encore nettement son rire, aussi nettement que tu reverras son sourire aux dents impeccables. Tu ne pourras plus entendre Korn, Linkin Park ou un quelconque son de guitare grasse, ces 18 prochaines années, sans revoir vos après-midi d’école buissonnière.

Dans quelques années, tu découvriras un truc un peu dingue qu’on appelle Facebook et les réseaux sociaux, et tu reprendras contact avec lui. Et vous vous perdrez de vue, une nouvelle fois. Il semble que ce soit le lot de votre histoire, vous retrouver, et puis vous perdre. Apparemment, il vit aujourd’hui en Italie, mais son profil Facebook reste fermé à ma demande d’amis envoyée il y a des mois. Je ne sais pas ce qu’il est devenu. Mais sois sûre qu’il gardera toujours une petite place dans ton coeur, et c’est bien comme ça. Tu vois je pleure un peu en repensant à lui quand je t’écris ces mots, c’est te dire comme la force de ce qui vous lie aujourd’hui est puissante. Non pas que je sois triste, mais je me laisse envahir par ces belles émotions qui me touchent quand je repense à vous deux, sur la rampe de roller à griller au soleil pendant que vos camarades bouffent des maths. Bien sûr, ce n’est pas bien de sécher les cours, on te le rappellera à la fin de l’année d’ailleurs prépares-toi. Mais ces moments là, tu avais déjà compris qu’ils sont l’essence de la vie. Ces heures d’insouciance adolescente, tu es train de les graver à jamais dans ta mémoire, et je te remercie de l’avoir fait car aujourd’hui, elles me permettent d’y repenser, avec une tendresse infinie.

L’année prochaine, tu vas partir pour la région parisienne. Oui, encore un déménagement. Une nouvelle fois tu vas quitter tes amis, mais comme d’habitude tu n’auras aucun mal à t’en refaire d’autres. Et puis, tu ne le sais pas encore, mais les fameux réseaux sociaux te permettront de retrouver ceux qui t’étaient les plus précieux. Je pense à Laetitia par exemple. D’ailleurs, je vais t’en confier une belle : elle qui craquait tellement pour Anthony, figures-toi qu’ils sont toujours ensemble, et qu’ils ont même eu un fils. Tu vois comme elle est folle, la vie ?

A Paris tu vas rencontrer un groupe d’amis unique avec lequel tu vas vivre des expériences très fortes. Humaines, culturelles, musicales, amoureuses. Tu vas avoir ton bac avec un 2 en maths mais un 17 à l’écrit de Français de 1ère, ce qui te permettra d’aller quand même cool aux examens car cette bonne note te donnera un bon paquet de points d’avance.

Prépares-toi tout de même, en arrivant à Paris, à quelques années difficiles, car tu vas avoir beaucoup de mal à Etre. Tu vas faire de mauvais choix, tu vas te protéger comme tu pourras et tu mentiras beaucoup à tes parents. Très souvent, même, presque en permanence, au point que tu te demanderas si vivre avec eux est encore possible. Cette période sombre, tu essayeras de la fuir en t’exilant pour la fac à Clermont-Ferrand. Aujourd’hui je connais une chanson qui dit « on peut fuir à des milliers de kilomètres, on ne fait que changer le décor de nos problèmes »…tu reviendras de là-bas en très mauvais état, enceinte et sans repères, mais là encore tu t’en tireras. Parce que tu es une battante et que tu as la chance d’avoir avec toi une famille qui t’aime et qui ne te laissera jamais tomber. Tu avorteras à 4 mois et demi, à Barcelone car en France il sera trop tard depuis longtemps, soutenue comme on peut espérer l’être dans des moments si complexes. Sur le moment tu vivras cela comme une expérience très dure, mais tu en tireras au final une vraie force de vie qui ne te quittera plus jamais.

Tu auras une excellente idée en te réinscrivant quelques mois plus tard au Tennis de Table car tu y rencontreras une grande histoire d’amour, avec un jeune homme qui restera 4 ans à tes côtés et te remettra définitivement sur les rails. Vous finirez par vous séparer mais tu garderas de lui le souvenir d’une belle histoire qui t’aura sauvé la vie et vous resterez toujours en contact. Quand il t’enverra chaque année les photos de sa petite famille (car il a trois enfants aujourd’hui) pour te souhaiter une bonne année, tu seras remplie de joie de le voir heureux et à chaque fois que tu penseras à lui, tu lui diras Merci.

Après ta première année de fac ratée tu te tourneras vers la musique, ce petit don que tu as depuis l’enfance. Tu feras même le Conservatoire pendant trois ans, où tu travailleras ta flûte traversière 8 heures par jour. Tu y feras de belles rencontres, tu seras plutôt douée en improvisation que tu pratiqueras des heures durant, le mercredi après-midi, sur la place du Carrousel derrière le forum des Halles, à Châtelet. Là encore tu feras dans ton coeur une place éternelle à un autre garçon qui s’appelle Vincent. Puis tu partiras à Poitiers pour étudier la musique, mais sous une autre forme, pour devenir musicienne intervenante en milieu scolaire. Là-bas tu rencontreras quelqu’un qui s’appelle Simon, avec qui tu resteras 9 ans. Vous aurez deux beaux enfants, une fille et un garçon, ils ont 5 et 3 ans à l’heure où je t’écris et tu vas les aimer de tout ton coeur, même si tu vas aussi traverser des périodes émotionnelles terribles où tu te demanderas si être mère était vraiment pour toi.

Leur papa et toi, vous vous séparerez peu de temps après la naissance de ton fils mais rassures-toi tout se passera bien, vous resterez proches et présents l’un pour l’autre. Et là, enfin, après tant d’années à chercher qui tu étais, ce que tu voulais Etre, tu finiras par trouver la porte qui mène vers Toi. Il en aura fallu des douleurs, des erreurs, mais tu verras, ce jour va arriver même si tu n’en crois rien aujourd’hui devant ta copie de physique-chimie qui te fait tellement suer. Là encore, ce jeune homme devenu le père de tes enfants restera profondément ancré dans ton coeur. J’aime cette capacité que l’on a toutes les deux à toujours tirer le meilleur des expériences vécues et à garder une place si spéciale pour les gens qui ont marqué nos vies, quand bien même les chemins se séparent ensuite.

En 2010 tu vas monter une entreprise qui va très bien marcher. Sur un coup de tête, comme tout ce que tu entreprendras dans ta vie. Encore une fois tu vas montrer une étonnante capacité à changer complètement de cap, car tu es et resteras une fonceuse qui veut toujours tout essayer, même si c’est parfois risqué ou que ça ne correspond pas à ce que les autres attendent de toi.  Tu aimes apprendre seule et sur le tas, c’est d’ailleurs comme ça que tu apprendras tout ce que tu sauras faire dans ta vie. Cette capacité à déployer une énergie démentielle pour engranger de nouvelles compétences va t’accompagner ces 18 prochaines années. Tu vas donc créer ta boîte et développer des sites internet, grâce à tous les petits bidouillages que tu t’amuses en ce moment à faire sur ton blog MSN. Tu ne t’en doutes pas encore, mais tu vas devenir développeuse autodidacte ! Les blogs ne te quitteront jamais, d’ailleurs. Tellement jamais qu’à l’heure où cette lettre s’écrit, tu es toujours blogueuse et ça devient, petit à petit, une part de ton activité professionnelle. Toi qui avais parfois eu envie d’être journaliste, tu vois que l’écriture aura toujours trouvé comment te rattraper…Vraiment c’est dingue, la vie.

Voilà Julie. 18 ans résumés en quelques lignes, et encore, je suis loin de t’avoir tout dit, je ne voudrais pas trop influencer tes choix et tes envies, car je m’en voudrais de te faire passer à côté de toutes les expériences que tu vas vivre juste parce que je t’aurai dit que certaines vont t’amener parfois à souffrir, ou à regretter. Aujourd’hui tu te cherches et ça durera de longues années. 18 longues années. Pendant ces 18 ans, ta route sera parfois sacrément accidentée mais tu auras pour toi un grand avantage : tu ne cesseras de voir la vie avec l’émerveillement d’un enfant, et cet émerveillement ira grandissant.

Dans quelques années, tu toucheras enfin ton Toi du doigt.

Ne te décourage pas.

Ce billet m’est inspiré par mon amie Fabienne, elle-même inspirée par d’autres ayant écrit à leurs 16 ans avant elle. Merci Fabienne de m’avoir donné envie de regarder derrière, pour toujours aller de l’avant. 

Image de couverture : pixabay

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9 commentaires

  • Si j avais lu une lettre comme celle ci a 17 ans est ce que ma vie aurait ete la meme ? Je ne le pense pas j aurai pu faire autrement mais de toute maniere ces erreurs sont tellement formatrices qu inevirablement je me serais retrouver devant d autres erreurs d autres choix qui m auraient conduit la ou je suis dans ma vie….juste ou pas… c est la mienne et la seule que je vis et cela m a fait devenir unique.
    Merci a toi pour cette lettre magnifique, merci a toi pour m avoir permis, et les autres 😊, te decouvrir… cela a ete un vrai plaisir 😙
    Lol litaloca 🌷

  • Quel beau texte… c’est touchant et émouvant… Et courageux à la fois ces partages que tu nous offres.
    Tes écrits, tes réalisations me motivent en ce moment pour me pousser à avancer. Sans le savoir tu m’es d’un grand soutien alors merci à la Julie d’aujourd’hui, à la Julie de 1999 qui a su aussi bien avancer dans la vie 😉

    • Oh merci Laurianne 🙂 J’avais envie d’écrire ce texte car je ressentais le besoin de regarder derrière avec un regard bienveillant, pas juste me dire « ça c’était une erreur » ou des choses du genre. En fait, écrire ça, ça m’a fait prendre conscience que j’étais heureuse d’avoir vécu ces expériences, même si sur le moment elles étaient parfois complexes. Le drame de cette histoire en revanche, est que suite à mon texte j’ai repris mes recherches concernant mon si cher ami Pierre. J’ai finalement appris son décès, d’où l’absence de réponse sur les réseaux ces trois dernières années. Encore une expérience à affronter. Tellement douloureuse. Mais encore une fois, après m’être autorisée à pleurer tout mon être comme je le fais depuis trois jours, j’en tirerai quelque chose de beau. Sans doute son souvenir pur et plein de tendresse, à jamais gravé dans ma mémoire <3

    • Je n’ai pas de mots pour décrire ce que me fait cette nouvelle. C’est une douleur en moi que je n’avais encore jamais connue, pas même à la mort des plus proches membres de ma famille qui sont déjà partis. C’est une nouveauté dans ma vie, et cette conscience que son deuil va être long. J’ai beau vieillir, dans ma tête à 30 ans on est forcément toujours en vie, et je m’étais dit que même si on s’était un peu perdus ces dernières années on finirait par se retrouver comme on l’a toujours fait, qu’il était peut-être parti faire le tour du monde ou que sais-je. Et puis maintenant…il faut réussir à accepter que ça n’arrivera pas. J’y arriverai mais plus tard, plus tard…

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